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2019 - Les possibles

21 Décembre 2019 - 14:11

Je suis une belle feuille qui ne supportera que les beaux mots. Si, si.

Une feuille blanche, tout droit sortie d’une rame de papier. Sortie la première. Une fois l’emballage jeté dans la poubelle, le pauvre, je ne suis retrouvée posée sur un bureau à la vue de tous. La lumière du jour m’a éblouie. Je suis de couleur blanc bien soutenu. Je ne suis pas malade. La feuille de maladie pliée en quatre à l’autre bout du bureau se sentait déjà pousser des ailes. A peine née et déjà une concurrence. A vrai dire ce secrétaire est couvert de papiers. Là une feuille d’impôts vierge qui souffre de l’absence de chiffres, par contre les feuilles de paie qui la recouvrent en partie en sont noircies. Ces documents se ressemblent tous. Une feuille de style, disons une beta-feuille, est à l’origine de toutes ces impressions pleines de chiffres.

Enfin du bruit, la porte s’ouvre brutalement. Un courant d’air précède la jeune femme qui entre sans un mot et nous réveille. Nous qui étions assoupies et abandonnées. Ses mains nous soulèvent, nous déplacent, nous feuillètent, nous chiffonnent, pas moi, pas moi. Ouf. La feuille d’audience dissimulée dans un dossier est harponnée et emportée par un bras rageur. la jeune femme quitte la pièce  sans fermer la porte. La chemise restée ouverte me gêne et entrave ma respiration. C’est la lumière de la lampe qui me ranime. Il a fermé le dossier et l’a rangé dans un classeur. Il s’est assis bureau et a déplié un journal. J’ai vu immédiatement que c’est une feuille de chou. L’homme, qui en tourne les pages, porte un uniforme. Je suis donc chez un militaire, un soldat, un guerrier. Et hop, dans la corbeille à papiers. Avant d’éteindre, il s’empare de sa feuille de route. Il me semblait bien que celle-ci attendait quelqu’un ou quelque chose. Elle est partie, elle me faisait de l’ombre.

La nuit est arrivée, trop longue. Par la fenêtre sans volet, un rayon de lune a fait son apparition ; un rayon coquin qui a éclairé pendant quelques temps un tableau. C'est un nu accroché au mur, en face de la porte. Une reproduction d’Adam et Eve bien protégés par des feuilles de vigne.

Ce matin vers huit heures, un garçon de six ou sept ans m'a saisi ; il tenait un crayon mal taillé dans son autre main. Il commence par écrire. Ça me gratte. Il est très appliqué, c’est très mignon « la feuille tourbillonne, emportée par le vent, elle me caresse le nez, et se pose sur mon pied ». Vite fait, bien fait. Après avoir subi cette épreuve d’écriture en lettres attachées déformées par cette main encore malhabile, me voilà soudainement, pliée, une fois, deux fois, puis retournée et encore repliée. Je découvre ma nouvelle physionomie avec un nez pointu. Le petit garçon se lève, ouvre la fenêtre et d’un geste aguerri, me lance dans les airs. Tout à coup, je deviens une feuille volante. J’entrevois en dessous, les feuilles d’automne bousculées par des souffleurs et aspirées pour finir en tas dans des bennes dont la gueule est grande ouverte. C’est fini le temps où les feuilles se ramassaient à la pelle. Il  n’y a plus de balayeurs. Il reste tout de même les souvenirs.           

Patrice Monchy, le 16 octobre 2019