Bandeau d'entête





©Photographie et texte > Patrice Monchy
Le patron a dit : « Georges, j’te fais confiance. Faut récupérer une voiture dans la forêt d’Eawy à Pommeréval, le ch’min du fond de l’épinette. C’est les gendarmes de Dieppe qui me l’ont d’mandé. Je peux pas refuser. Prends le camion, tu le connais, ce s’ra plus facile. »
Georges est un employé modèle. Il ne peut pas refuser. C’était tout de même son après-midi de congé. Soixante kilomètres aller-retour, crocher le véhicule, je s’rai de retour en fin de journée.
Ce qui l’inquiète vraiment, surtout au moment de monter dans le camion, c’est la météo. Il est seize heures et le ciel est bien gris, d’un gris qui dévore toutes les couleurs. A la mi-avril ? un vraie journée d’hiver. Sur la route il en profitera pour remplir sa thermos de café chez Quibel, le café de la gare à Arques La bataille. Le camion toutes tôles vibrantes, les phares allumés en raison de l’obscurité, dévore cahin caha les kilomètres de macadam. Martigny, Torcy Le petit et Les Grandes ventes, c’est déjà la moitié du parcours qu’il abandonne dans ces trois villages. Oh là là, putain de ciel ! Et le temps qui n’a aucun scrupule lui offre un rideau de neige. Tout est déjà blanc dans le coin ! Enfin. Arrivé sur place, Georges avait pas saisi que le dans la forêt du patron c’est vraiment la forêt. Heureusement le fond de l’épinette est bien indiqué. Après une heure de manœuvre et d’efforts, il rejoint la route avec la voiture crochetée à l’arrière du camion. La route, elle a disparu, elle serpente, c’est un ruban blanc qui traverse Pommeréval à la manière de ceux dessinés sur les cartes de Noël. Georges est un employé modèle qui ne s’affole jamais. En roulant doucement, il gare sur le parking de l’hôtel le convoi dont il a la responsabilité. Il enlève sa casquette pour demander une chambre. Il explique sa situation sans fanfaronner surtout qu’il arrive dans l’hôtel les mains dans les poches. L’employée lui a dit qu’il trouverait tout ce dont il a besoin dans sa chambre.
Georges prend possession de sa chambre, située au deuxième étage sous les toits. A l’extérieur la tempête continue sa conquête. Les carreaux de la fenêtre laissent glisser sur le verre les flocons qui viennent mourir. Le vent parvient à se glisser sous les ardoises en émettant des bruits chuintants. Les planchers grincent, des volets claquent, la charpente respire en laissant échapper des gémissements. Le lampadaire qui tient tête aux bourrasques aidées par le feuillage fait défiler des ombres sur le mur de la pièce au travers des rideaux. Des ombres presque humaines qui passent et repassent. On dirait qu’elles cherchent à pénétrer dans la chambre pour se coucher côte à côte dans un élan funèbre. Cet évènement météo fait resurgir en lui des souvenirs tragiques. Pendant la guerre 14-18, les gars, les copains qui sont montés à l’assaut et ne sont pas revenus. Certaines nuits des lambeaux de brouillard descendaient silencieusement dans les tranchées. Cette couverture brumeuse transformait chaque combattant en statue d’argile fantomatique mais humaine, des vivants en sursis. Dans ces moments là, pour éviter de basculer dans la folie, Georges, tout doucement, sortait la pipe de sa poche, la bourrait de tabac, l’allumait discrètement et attendait l’effet apaisant de la première bouffée pour oublier.
Un crissement de neige sur les vitres de la fenêtre, sous l’effet d’une rafale de vent, balaie sans concession ses souvenirs. Il sent qu’il n’est plus maître de la situation. Il n’a plus envie de combattre. Il a tant souffert. Il s’éclipse dans la nuit pour se réfugier sur le fauteuil qui trône sur le palier.
Le matin, il raconte à l’employée, toute surprise de le trouver là, bien emmitouflé dans des couvertures, qu’il s’est levé cette nuit, qu’il s’est perdu et qu’il n’a pas retrouvé la porte de la chambre. Il a préféré passer la nuit à la belle étoile, à l’intérieur évidemment dit-il en plaisantant !
« Ça m’étonne pas dit-elle. Hier, j’ai bien vu la voiture derrière votre camion. Tout le monde en a parlé dans le village et quel tintouin. Même la Vigie a publié un long article. »
« Vous parlez de la voiture ? »
« Pas que de la voiture, mais de tout le reste. Les gendarmes, ils ont fini par les trouver dans la forêt, y étaient morts. Elle et lui, côte à côte. Ils les trouvaient pas. C’est la voiture qu’était là depuis plusieurs jours dans le chemin. Y étaient pas beaux à voir, c’est c’qu’on m’a dit. Y étaient de Dieppe paraît-il ? Lui c’est un Monsieur. Elle était plus jeune que lui. La pauvre. Tout ce que j’vous dis, c’est c' qu’on raconte. Y en a, même, qui disent que depuis ça, il y a des âmes errantes qui rôdent dans le village, la nuit. Et jusque dans c't'hôtel !