2026 - Louise (1900-1981)

25 Juillet 2026 - 15:55

©Photographi (Louise vers 1916) , texte > Patrice Monchy

Quand la deuxième poulotte est arrivée, j’ai dû juquer au dernier étage. Et le dernier étage c’est le grenier. Pas le grenier en tant que tel mais dans la mansarde. J’ pouvais pas rouscailler. Pourtant en arrivant de ma campagne avec mon pé, à l’âge de seize ans, pour me présenter aux propriétaires de la maison Hazard, j’en avais plein les yeux de cette grande bâtisse, pas comme la not’e avec les sols en terre battue. Je v’nais pour la place, la place de domestique. C’est mon pé qu’avait trouvé l’annonce. Il était pas du genre à bavacher à la ferme. Il a dit, Louise, t’as 16 ans, c’est à ton tour de partir. Les premières années je logeais au premier étage dans une chambre bien agréable avec sa fenêtre qui donnait sur la campagne. Je voyais au loin mais pas jusqu’à chez moi. Maintenant le chez moi, c'est dans la mansarde aux patrons. Quand j’ai grimpé là-haut et ouvert la porte du grenier, la lumière de la lucarne à pignon m’a ébloui et pour me diriger j’ai allumé la loupiote, qui essayait d’exister dans le noir, pour me diriger. J’ai ouvert la porte de ma nouvelle chambre qu'était ni trop petite, ni trop grande. Un vasistas en guise de fenêtre. Un lit à armature métallique, une armoire, une table, une chaise, un ensemble de toilette en faïence, cuvette et broc. J’ai déposé ma valise sur le lit, j’ai accroché le paletot et la blouse dans l’armoire ; j’ai déposé mes quelques effets personnels sur les étagères. J’ai posé sur la table la boîte qui contenait des cartes postales expédiées par mes frères et sœur. J’en avais toute une collection qu'avait grandie d’année en année. Je les relisais de temps en temps pour ne pas perdre le lien avec la famille. J’aimais beaucoup les chère sœur, chère petite Louise, chère petite Louisette. Ma vie était maintenant installée dans cette grande demeure. J’avais fini par abandonner mon parler du pays de Caux. Suis allé à l’école jusqu’à quatorze ans tout de même ! Ici on ne patoise pas ; les filles font des études. Je peux même lire les journaux, c'est nouveau pour moi. Parfois certains articles me font voir du pays. Le pays à moi c’est ici. Lorsque les patrons partent en voyage ensemble puis avec les deux filles, je garde le commerce avec la belle-mère. La mère de Marthe, Marthe mon employeuse. Ils ont  de la chance de posséder une auto depuis les années vingt. Raymond, le patron, aime bien conduire. Ils ont voyagé, tous les quatre, jusqu’à la déclaration de la guerre. Les temps ont changé. Les filles sont parties à Paris pour travailler. Marthe est décédée début 1945. Je m’entendais très bien avec elle et le reste de la famille sauf avec la fille aînée qui m’a toujours mise de côté, toujours à ma place, la seule de son point de vue. Je ne fais toujours pas partie de la famille, même  après trente années passées à leur service.