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©photographie et texte > Patrice Monchy
Je me nomme Open Minds, je mesure trente six centimètres et je suis de couleur bleue. Et plutôt que dire que je suis beau, je préfère dire que je suis belle. Je me sens bien dans ma rondeur qui met en valeur mon visage harmonieux. J’ai deux yeux jaunes et chacun d’eux a une pupille noire, entourée par deux belles amandes striées de blanc pour les souligner. L’une d’elle s’allonge verticalement vers le bas et se prolonge par une virgule pour matérialiser le nez. Ma bouche, un léger trait horizontal noir, est enfermée par deux lèvres rouges. Un maquillage simple et discret, esquissé, pour souligner mes joues. Pour parfaire ce croquis, sur le front, une forme ronde rouge cerclée de noir. Ah, j’oubliais mes deux grandes oreilles. Mon visage est à s’y méprendre celui d’une chatte. J’ai été pensée et créée par l’artiste Ulrica Hydman-Vallien pour la verrerie suédoise Kosta Boda.
A part cette description je m’ennuie sur une étagère de la verrerie. Tout le monde n’a pas l’honneur de montrer ses atours dans la boutique de la verrerie. Je ne suis pas seule sur cette étagère bien qu’étant au premier rang. Je suis le grand vase Open Minds. Les autres, blanc, jaune et rose n’ont pas ce titre car ils sont moins hauts et certainement moins beaux.
En 1996, j’ai quitté brutalement la Suède sans passer par une exposition gênante en magasin. Adieu les paysages enneigés de mon pays natal. Je sais bien que je ne suis pas destinée à rester, là, debout en attendant que les saisons se succèdent. J’ai un prix, normal. Je n’ai pas eu le temps de dire adieu à mes compagnes que je me retrouve vite emballée dans un papier de soie de couleur noire, puis dans un carton et direction... ? J’ai d’abord revu le jour dans un sous-sol dans lequel un entassement d’objets, provenant de différents pays, frise l’étouffement. Ensuite des mains bien lestes m'ont saisie et sont venues me déposer dans une vitrine. Moi qui pensais échapper à l’exposition à la vue de tous. Vivement la fin de journée pour dormir en paix, au calme, pas seule puisque je ne suis pas seule dans ce fourbi d’un rayon « art de la table » dans un grand magasin parisien. Au moins la nuit je ne souffre pas de la chaleur des spots.
Quelques mois après mon arrivée, un client s’est intéressé à moi mais m’a laissé en plan, le prix certainement. Dommage, moi qui veut abandonner les compagnes qui attendent, aussi, sagement en prenant la poussière. En février 1997, retour dans ma boîte, toujours bichonnée dans une soie noire. Cette fois-ci, pas de transport ni en bateau, ni en camion. Je découvre la marche à pied mais aussi le déplacement en métro. Quelques jours plus tard, un nouveau départ, en train, en autocar et pour finir en voiture. Enfin, je suis délivrée et je reprends ma respiration à l’air libre, dans les bras de celui que j’avais rencontré quelques mois auparavant. Je savais que j’étais destinée à devenir un vase, mais pas un cadeau ? Je me suis aperçue que celui qui me tenait dans ses mains était très content et qu’il ne s’attendait pas à me voir. Mais m’a-t’il reconnue ? Il a dit que je suis beau alors que moi, j’ai toujours su que j’étais belle. Vers 13 h 00, tout le monde a quitté la maison et je me suis retrouvée toute seule dans un décor à mille lieues de ma Suède natale. Là j’ai décidé de devenir, sans changé d’apparence, un vase.
En fin de journée, nouveau déplacement, emballage dans la soie qui commence à souffrir des vicissitudes occasionnées par mes nombreux voyages. C’est le lendemain matin que j’ai trouvé ma place, enfin trouvé, un bien grand mot ! je n’ai pas choisi, posé là sur un meuble. Ce n’est pas un meuble équipé de tiroirs ou de portes, non. Au travers du plexiglas teinté qui me sert de base, j’aperçois une platine tourne-disque. Peu importe, je suis enfin casée. Je suis contente. J’ai l’impression de me retrouver chez moi. Le mobilier est moderne avec une forte tendance nordique. En faisant le tour de la pièce avec mes beaux yeux, je décèle un autre vase qui doit être là depuis de nombreuses années. J’en ai côtoyé un dans la vitrine du grand magasin. Il est né en Norvège, moins beau que moi évidemment bien qu’il soit devenu l’icône du design au 20ème siècle. Il est transparent, on dirait qu’il a perdu sa couleur. Par contre, il a une histoire, ce Savoy.
C’est en 1937, à l’exposition universelle à Paris qu’il a été présenté par l’artiste Alvar Alto. Sa forme arrondie particulière fait penser aux contours d’un lac de par chez nous. C’est un concurrent mais il est moins haut et plus évasé, il a moins d’allure. Faire tenir des fleurs dedans, bonjour la difficulté alors que moi avec mes deux oreilles je veille à la bonne tenue d’un bouquet. Je ne suis pas arrivée à la bonne saison. Rapidement il m’a nargué avec ses tulipes jaunes piquées à la base de la tête des fleurs pour qu’elles ne s’affaissent pas. Aidé par des béquilles en papier cellophane, ok, ça marche. Au mois de juin je me suis bien vengée avec plusieurs bouquets de pivoine odorante rose. J’étais parfaite dans ce salon avec mon joli manteau bleu rehaussé par ce joli visage de chatte… Depuis quelques jours, un compatriote est apparu, sur ses flancs sont dessinés deux tulipes couleur orange. Vu sa taille, je n’ai aucun souci à me faire. Par contre si j’étais le norvégien je me méfierai. En matière de jeunisme je serai sur mes gardes. En attendant mon prochain couronnement fleuri je suis toujours à la hauteur et prêt à me moquer de mon concurrent direct avec ma forme bleutée et mon visage bien croqué qui ne vieillit pas. En fin de compte, même sans miroir, je suis toujours belle